chair de poussière

La disponibilité à l’infinie diversité du visible, l’attention flottante, l’absence délibérée de toute intention sont souvent considérées comme les attributs d’une photographie “subjective”.
Avec les images de Pauline Rühl, qui naissent d’une telle disposition d’esprit, nous sommes pourtant en présence de quelque chose de plus trouble. Ce n’est pas la perspective d’une expression de soi, mais d’une multiplicité de récits potentiels et anonymes.
Sa photographie m’apparaît comme l’observation continue de la façon dont les apparences, sous le travail soutenu du regard, forment pour chacun de nous la manifestation d’une manière d’habiter le temps et l’espace. Dans leur variation perpétuelle des distances, des choix d’objets et pour ainsi dire des vitesses d’écoulement du temps, leur beauté est la mise au jour d’une narrativité tournée vers l’intérieur. Les choses s’y tiennent pourtant dans un éloignement spectral, étrangement immobiles, radicalement étrangères à toute volonté d’imposition d’un sens et même doucement absurdes.
Malgré cela cet effet égalisateur, cette sorte de fixité qui garderait encore, telle une lumière fossile, le souvenir du mouvement, ne transforme pas ici les choses photographiées en supports d’un “style” mais en lieu d’un intense retour d’ondes: leur immédiateté même, leur façon de déjouer tout espoir de totalité, donnent naissance à ces promesses de plénitude pour les reprendre aussitôt: nous n’en serons jamais gratifiés car le monde est une infinité discontinue, lacunaire.
Tour à tour dirigé sur un fragment d’objet ou de corps, sur une surface brisée ou l’étendue d’un site, le regard de Pauline Rühl ne cesse de rappeler, en somme, que l’étrangeté fragmentaire du monde ne se donne à voir avec bonheur qu’à celui ou celle qui savent atteindre la torpeur la plus attentive.
Arnaud Claass